Les soupirants

« L'origine de notre monde ce sont les feuilles : fragiles, vulnérables et pourtant capables de revenir et revivre après avoir traversé la mauvaise saison. Elles sont fermes, immobiles, exposées aux phénomènes atmosphériques, jusqu’à s’y confondre. (...) Grâce aux plantes la terre devient l'espace du souffle, ce sont les plus grands transformateurs d’atmosphère. »

Emanuele Coccia, La vie  des plantes, une métaphysique du mélange, Bibliothèque Rivage

 

Nous avons sélectionné des extraits de correspondances rédigées pendant la grande guerre.

Chaque fragment évoque rêve d'une paix prochaine, du « retour au monde », à son monde...

Ces courts morceaux textuels auraient pu être écrits lors d'autres conflits, ils sont toujours d'actualité.

 

« Et dire que tout ça se tassera et qu'un de ces jours nous nous retrouverons en train de nous bécoter dans ma petite chambre bleue » (Extrait de correspondance de Poilu).

 

Accompagnés de plusieurs participants au projet nous avons ramassé des feuilles d'arbre ici et là.

Chaque feuille est la trace du lieu où elle a été ramassée, chaque feuille est un morceau de paysage.

Sur ces feuilles nous avons gravé, "tatoué" à l'aide d'un laser les fragments épistolaires.

La découpe laser est une technique numérique extrêmement précise normalement utilisée pour le travail en série. Sa constance est mis à mal par l’irrégularité du support. Chaque feuille d'arbre, matière singulière et vivante provoque des résultats toujours différents.

 

Le motif est inscrit en creux ou en plein, il est comme « camouflé » dans l’élément végétal, jeux d’ombres et de lumières, d'oubli et de souvenir.

 

Cette technique nous a été inspirée par une série de feuilles "piquetées" conservées à l'historial.

Ces objets datant de la Grande Guerre nous ont beaucoup impressionné. Ils semblent avoir été soustraits à l'instabilité du temps historique.

Ces inscriptions sont les traces d’une présence, le soldat est passé ici, a ramassé ces feuilles, il y a une centaine d’années. Il y a quelque chose dans ces noms gravés sur les végétaux qui nous a fait penser aux graffitis de soldats comme ceux que nous avons découvert dans les souterrains de Naours (que nous avons eu la chance de visiter avec Gilles Prillaux, archéologue de la Grande Guerre) . Il y a quelque chose de profondément précieux et fragile, au bord de la disparition.

En effet quoi de plus fragile que le squelette d’une feuille morte ou qu’un trait de graphite sur de la roche crayeuse ?

A Naours la prolifération des graffitis nous évoque quelque chose de vivant, de presque sonore : une rumeur venue d’un autre temps. Ils sont les traces d’un moment de vie. Chaque graphie, tremblante, penchée, pointue ou arrondie … est  comme une voix, propre à chaque individu. Ces inscriptions sont, pour nous, le contre-champ souterrain des noms gravés sur les pierres des monuments ou des tombes.

 

Nous avons choisi une typographie souvent utilisée pour les mots gravés sur le marbre des monuments mémoriaux pour retranscrire les mots griffonnées sur les papiers de correspondances. Nous avons effectué un retournement, la précarité du végétal séché remplace l’éternité du marbre. Les éclats épistolaires et les moments de vie qu'ils évoquent remplacent les alignements de noms et de dates.

 

« Quoi qu'il en soit je n'ai jamais cherché d'explication, j'aime cette étrange patrie à l'envers des feuilles d'arbres »

Marcelin Pleynet, Paysages en deux, aux Édition du Seuil, Paris